mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 1 ) : présentation

Taranga …

Taranga est un village isolé, situé au Kalimantan Occidental, une des quatre provinces de la partie indonésienne de l'île de Bornéo. La moins touristique. Les blancs que l'on y rencontre sont généralement missionnaires ou membres d'une ONG. On croise aussi quelques drôles de zouaves, mariés comme moi à des filles du coin …
Lhass et moi nous sommes rencontrés en 2001 à Pontianak – je traînais là-bas, sans but précis - et mariés en 2003. Taranga est son village natal et c'est ce qui explique que depuis la période de notre mariage j'y séjourne régulièrement. Alors je commence à connaître. Le coin, les gens, leurs histoires, leurs secrets.
J'ai déjà consacré un texte à Taranga : « affrontements inter-ethniques au Kalimantan », paru dans un fanzine, Fort Gono. Vous le retrouverez remanié dans un bouquin à paraître. J'y décrivais le village à travers le prisme des violences qui ont ensanglanté le Kalimantan Occidental en 1997, puis en 1999. Les Dayaks, autochtones christianisés, massacrèrent des migrants musulmans originaires de l'île de Madura dans des conditions particulièrement atroces. D'abord inter-ethnique, le conflit menaça ensuite de devenir inter-religieux, ce qui aurait pu avoir des conséquences dans tout l'archipel indonésien. Mais aujourd'hui, les tensions se sont apaisées. Le scénario d'un embrasement généralisé de la province semble improbable. On ne parle plus guère des pogromes d'« autrefois ». La jeune génération n'en a qu'une idée très vague et s'intéresse davantage à ses amourettes et aux nouvelles technologies.
Cela fait un moment que j'ai envie de parler de Taranga en oubliant un peu les vieilles histoires cauchemardesques. Mais comment m'y prendre sans trop en dire sur ma belle-famille et sa vie privée ? Les chroniques qui vont suivre sont une première tentative. Elles ont été rédigées suite à séjour estival de presque deux mois, en juillet – août 2016...

Sur la route de Taranga …

On accède au village de Taranga depuis la ville de Pontianak. Il faut d'abord emprunter la route principale qui file vers la bourgade de « La rivière aux tortues de mer », à une centaine de kilomètres. On longe alors la côte et l'on traverse quelques villages de pêcheurs. Pourtant, à aucun moment la mer n'est visible. On ne voit – des deux côtés - que des plantations de cocotiers, voire des zones de friches.
La circulation est dense, les accidents fréquents. 66 morts en 2015, ce qui est énorme sur une portion aussi courte. Les voies de communication indonésiennes ont été rapidement dépassées par l'augmentation fulgurante - et consécutive à l'accroissement du niveau de vie - du nombre de véhicules particuliers en circulation. La police est inefficace et le code de la route une vue de l'esprit. Bricolés et minuscules, les panneaux de signalisation sont posés au niveau des obstacles dont ils sont censés signaler l'existence.
A « La rivière... », la route se scinde en deux. Pour aller à Taranga, il faut s'enfoncer dans les terres, puis quitter la route principale au niveau d'Ajunka, un bled insignifiant. On s’engage alors sur un axe secon­daire plein de trous et souvent très étroit. A certains endroits, deux voitures n'ont pas la place de se croiser.
Les soixante-dix derniers kilomètres de la route qui mène à Taranga traversent un pay­sage vallonné et verdoyant. Jusque dans les années quatre-vingt, les collines étaient recouvertes d'une jungle épaisse et giboyeuse. Mais en dépit des réglementations, la déforestation a été brutale. Des hommes d'affaires ont incité la population locale à sacrifier les forêts de ses ancêtres. On a tronçonné des arbres centenaires pour quelques euros aussitôt investis dans des cuites et des parties de cartes. A l'heure actuelle, il ne reste plus guère que de la brousse et quelques poches de forêt au sommet des collines les plus hautes. La faune ? Chassée, exterminée, capturée. Les gens mangent de tout. Vendent le reste. Même les espèces les plus communes semblent s'être raréfiées.
Penchés au-dessus des rizières qui bordent la chaussée, des groupes de paysans s’affairent. Couverts des pieds à la tête car ils craignent la morsure du soleil, ils labourent leurs terres à la houe et repiquent les jeunes pousses, les pieds baignant dans l’eau saumâtre. Parfois, la tâche de l’un d’entre eux est facilitée par un couple de boeufs ou une machine d'un autre âge, mais l’écrasante majorité n’a pas cette chance et travaille à la force des bras.
D'Ajunka à Taranga, on traverse en tout trois villages chrétiens bâtis de part et d'autre de la route et plutôt misérables. Derrière les rangées de maisons, il n'y a que des collines et des champs, voire, à certains endroits, une rivière autrefois profonde mais désormais sablonneuse.
Le village de Taranga est annoncé par des traces de civilisation d’abord disparates : quelques croix branlantes dans les herbes folles, des écoles rudimentaires, puis des maisons individuelles bientôt reliées entre elles de façon quasi continue jusqu’à Taranga même.
On finit par franchir un pont métallique au-dessus d’une rivière boueuse. Une mosquée blanche apparaît sur la gauche, érigée sur une petite butte. On traverse le « marché » - le centre du village, où l'on trouve les commerces - en moins d'une minute. On passe devant une église, un dispensaire, un bureau de poste, une station d'essence flambant neuve, puis quelques habitations, les dernières de Taranga. La route continue jusqu'à une petite ville, à une heure de là. Elle traverse d'autres villages et des étendues désolées.

Dayaks et Malais …

La région de Taranga est à 90% dayake et chrétienne. On trouve aussi quelques familles malaises et divers membres isolés d’autres groupes ethniques. Des Javanais par exemple.
Le terme « Dayak » désigne, dans toute l’île de Bornéo, les descendants des populations animistes qui évoluaient autrefois dans les profondeurs de la jungle en cultivant un style de vie inchangé depuis leur irruption dans l’île à la préhistoire.
En ces temps lointains, la diversité des Dayaks était comparable à celle des Indiens d’Amazonie : d’une communauté à l’autre, on pouvait très bien parler une langue différente et se livrer à des guerres sans merci. Pourtant, les modes de vie des différents groupes dayaks présentaient tout de même des similitudes impor­tantes : tous les Dayaks habitaient les fameuses maisons-longues, cultivaient le riz sur brûlis, utilisaient des armes et des outils comparables et partageaient des conceptions religieuses proches. La pratique de la chasse aux têtes était elle aussi très répandue. On oublie trop souvent que les principales victimes de cette activité violente mais néanmoins ritualisée étaient d'autres Dayaks.
Longtemps animistes, les Dayaks furent tardivement christianisés. Les missionnaires occidentaux étaient à l’oeuvre depuis le début du vingtième siècle, mais ce n’est qu’à la fin des années 60 que le processus entra dans sa phase finale. Le gouvernement indonésien, en apportant son soutien aux prêtres et aux pasteurs occidentaux, voulait inciter les Dayaks à opter pour une religion monothéiste et de façon plus générale à adopter un mode de vie conforme à l’époque moderne. Nous étions alors en période de Guerre Froide et l’équipe pro-américaine du dictateur Suharto pensait que le mode de vie des peuples premiers de l’Archipel relevait d’une sorte de communisme primitif qu’il fallait donc éradiquer au plus vite.
Aujourd’hui, les différences culturelles entre les différents groupes dayaks ont été considérablement aplanies. La politique d’intégration forcée menée par le gouvernement n’est pas la seule responsable. Le rouleau compresseur de la mondialisation a contribué à uniformiser les cultures jusque dans les régions les plus reculées.
La plupart des Dayaks des alentours de Taranga sont des paysans misérables. Ils appar­tiennent à l’ethnie des Kendayan - « Kanaytn » en langue locale -, la plus largement représentée au Kalimantan Ouest. On les appelle aussi « Ahé » voire «Dayak bukit » ( « Dayaks des collines » ). Mais les principaux intéressés utilisent rarement ces différentes appellations : ils préfèrent se présenter comme étant des « Dayak » ( tout simplement ) ou des « orang kampung » ( des « gens du village », dans le sens de « gens d'ici »).
Moins connus que les Dayaks, qui sont un peu, aux yeux du public occidental, les superstars de Bornéo, les Malais sont les autochtones musulmans du Kalimantan Ouest. Il ne faut pas confondre Malais ( membre de l'ethnie malaise ) et Malaisien ( citoyen de la Malaisie ). On peut être Malais sans être Malaisien et réciproquement. Bien sûr on peut aussi être et Malais et Malaisien …
C’est à ce deuxième grand groupe ethnique qu’appartient ma belle-famille.
Les quelques Malais musulmans égarés dans la région de Taranga habitent pour la plupart d’entre eux le centre même du village. Après le départ précipité des Chinois dans les années 60 – chassés par l'armée dans le cadre des opérations anticommunistes -, ils prirent le contrôle des quelques commerces laissés par ces derniers.
Les Malais de Taranga sont pour la plupart des Dayaks dont les ancêtres se sont convertis à l’Islam. Mais la religion musulmane et les nombreux mariages avec des populations originaires d’autres provinces indonésiennes ont éloigné les deux communautés. Les Malais se considèrent comme fondamentalement différents des Dayaks et de fait, leur culture, leur mode de vie et leurs préoccupations n’ont rien de comparable. Si les Dayaks apprécient les banquets arrosés, la chasse et les jeux d’argent, les Malais réprouvent la plupart de ces pratiques et préfèrent les activités plus sages et conformes à l’Islam. La plupart des Malais de Taranga sont des paysans pauvres. Leur niveau de vie dépasse à peine celui des Dayaks.
Si les Dayaks vivent principalement à l’intérieur de l’île, et non sur le littoral, c’est parce que leurs ancêtres voulurent échap­per, dès le quinzième siècle, à l’emprise de l’Islam et aux tentatives de leurs semblables fraîchement convertis à la religion du prophète de les réduire à l’esclavage.
Néanmoins, dans la région de Taranga, les tensions entre les deux groupes se sont apaisées. En 2009, des élections controversées ont en effet porté un chrétien à la tête de la province du Kalimantan Ouest. Cette victoire a contribué à désamorcer une situation qui devenait inquiétante. Désormais, les Dayaks sont largement représentés au sein des institutions politiques locales et n'ont plus ce sentiment détestable d'être des citoyens de seconde zone. Les fantasmes de guerre totale contre les musulmans semblent ne plus faire recette.

Mais entrons dans le vif du sujet avec un premier récit !


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