mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 13 ) - Quelle mouche le pique ?

Je ne supporte plus sa voix stridente, sa façon de s'exprimer, les expressions qu'elle emploie, son vocabulaire limité à une centaine de mots. On dit qu'elle est à moitié folle. Ses dents sont cariées, jaunâtres et branlantes, son cul énorme. Elle est très fière de ses grosses fesses disproportionnées qui ballotent quand elle marche. Elle habite une baraque dont la plupart des Français ne voudraient pas pour ranger leur tondeuse à gazon : pas d'électricité, pas de chiottes, des mygales dans les recoins sombres.
Elle va d'une maison à l'autre pour vendre ce qu'elle ramasse dans la forêt autour de Taranga. Ce faisant, elle colporte tous les potins du village : untel a dit ça, un autre lui a répondu que … Ses récits inintéressants déclenchent l'hilarité de la plupart des gens du coin. Toutes ces personnes n'ont pas de vie intellectuelle. Leur univers s'arrête aux portes de Taranga. Elles n'ont jamais lu un seul livre de leur vie. A la télé, elles ne regardent que des jeux et des séries débiles. Elles n'ont pas eu de discussion sérieuse depuis des années. Et encore, celles-ci les concernaient sans doute directement, aux instants les plus tragiques de leurs pauvres vies.
Parfois j'arrive à garder en tête qu'elles ne sont pas responsables, qu'elles ont grandi dans une région pauvre, dans un pays qui n'a su leur offrir qu'une éducation basique, que si j'avais été à leur place je n'aurais pas été meilleur, voire peut-être pire. Alors qui suis-je, moi, le Français, le bien né, le nanti, pour les juger ?
Mais aujourd'hui je suis en colère. J'ai passé une journée atroce, au-delà de l'ennui. Accrochage avec Lhass. Cela arrive souvent quand nous sommes à Taranga. Alors la présence de l'autre devant l'épicerie de mes beaux-parents me laisse comme l'arrière-goût infâme d'une cerise gâtée sur un gâteau bourratif. Quelques voisins hurlent de rire en l'entendant raconter une histoire ras les pâquerettes. Je me lève brusquement, envoie valdinguer une chaise et rentre à la maison. La vendeuse me regarde, interloquée. Ni elle ni son auditoire ne comprennent ce qui m'arrive.

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