mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 15 ) - Les hooligans de la brousse

Je suis un peu déçu. Cet après-midi il y a foot et selon Kusuma, le neveu de Lhass, qui joue dans l'équipe de Taranga, le match n'a aucune chance de finir en baston générale. Les équipes des villages dont les supporters posent problème n'ont pas été conviées.
Je me souviens d'un tournoi de foot qui avait eu lieu en 2009. Nous étions allés assister aux matchs moi et un copain français qui était de passage à Taranga. Fab' connaît bien l'Indonésie et s'attendait à des dizaines de « Hello Mister where you go » comme à Sumatra. Mais les Dayaks sont des gens discrets. Notre présence n'était pas passée inaperçue, mais personne n'avait eu l'audace de s'approcher de nous. Nous avions aussi été frappés par l'apparence vaguement effrayante de la jeunesse locale : beaucoup de loulous à la peau sombre, tatoués au bleu, les dents cassées et l'air féroce. Rien à voir avec les étudiants des grandes villes, bien proprets avec leur gel dans les cheveux et leurs grosses binocles en plastique.
Dès le coup d'envoi, les supporters des deux équipes avaient commencé à se hurler dessus et à gesticuler. C'est un peu la façon indonésienne de faire les choses : on crie beaucoup, on se menace, mais au final, malgré des mouvements de foule parfois impressionnants, les contacts physiques vraiment violents sont assez rares. Ainsi, on lit parfois dans les journaux des nouvelles pour le moins surprenantes : « huit cent supporters se battent à coups de pierres pendant toute la nuit : un blessé léger ». Parfois, c'est l'inverse : « affrontement sporadique entre quelques supporters : quatre morts ». Il n'empêche que ce jour-là le public avait fini par envahir le terrain pour avoir plus de place pour se battre et pour tabasser les joueurs de l'équipe adverse. Au bout de plusieurs minutes de bordel sans nom, le match avait été annulé. Quelle poilade !
Sept ans plus tard la rencontre s'est déroulée comme le neveu l'a prédit, dans une ambiance bon enfant. Aucun incident à déplorer.
Beaucoup de spectateurs viennent des villages voisins et ne savent pas forcément qui je suis. Un groupe de jeunes s'approche pour me demander ce que je fous dans ces contrées reculées. Tous très sympa. L'un d'eux, boucle d'oreille, casquette et tee-shirt à tête de mort, parle très bien anglais et tient à ce que nous utilisions cette langue pour bavarder. Je comprends pourquoi peu après : il me drague au nez et à la barbe de ses camarades, lesquels ne parlent que le Kanaytn et l'Indo. C'est surprenant et flatteur ( il est beau gosse et deux fois plus jeune que moi ), mais je ne suis pas intéressé. Ce n'est pas la première fois qu'un Indonésien me fait du gringue, mais jusqu'à présent, je n'étais jamais tombé sur un garçon chez qui « ça ne se voyait pas ».
Puis c'est un affreux au crâne rasé qui vient se présenter : « John le chauve », un craignos du coin, tatoué jusque sur la gueule et complètement bourré. Il veut voir mes tatouages et m'offrir de l'alcool. Il titube, se vautre sur des gamins qui s'éparpillent en criant.
Enfin, je rencontre un des Dayaks de la bande que je fréquentais il y a fort longtemps. Nous échangeons quelques nouvelles. Je suis un peu tendu car nous ne nous sommes pas quittés en très bons termes. Quand les potes ont su que j'allais me convertir à l'Islam pour avoir celle que je voulais, les portes se sont fermées les unes après les autres. Cette vieille connaissance évoque d'ailleurs des souvenirs gênants :
-Avant, avec lui, on picolait tous les soirs. On mangeait du porc et du chien et on buvait du sang de serpent. Mais maintenant il n'a plus le droit de faire tout ça. Tu sais pourquoi hein ? explique-t-il à son camarade qui hoche la tête en évitant mon regard.
2 – 0 pour les gars de Taranga. A la fin du match, la foule se disperse, regagne les motos et les scooters garés dans l'herbe le long de la route. Au loin, on entend l'appel à la prière, lequel ne concerne qu'une minorité de spectateurs. La nuit va envelopper Taranga en quelques minutes.

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