mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 16 ) - Les punks

Lhass vient d'aller voir de la famille à « La rivière aux tortues de mer », un oncle et une tante ultra pauvres, qui vivent dans une baraque sur pilotis au-dessus du cours d'eau insalubre qui traverse la ville. Les nouvelles ne sont pas très bonnes : un des cousins donne bien du souci à ses parents. Depuis sa sortie de taule pour une affaire de drogue, le garçon ne jure plus que par le mouvement punk. Il refuse de se laver et de travailler et passe ses journées à traîner dans la rue avec ses potes. La mendicité est le seul revenu de la bande. Parfois, le petit groupe quitte « La rivière » pour Pontianak, avant de réapparaître quelques semaines plus tard, dans un état lamentable.
On peut avoir du mal à le concevoir, mais le fait est qu'il y a des punks à Bornéo …
Komeng, un des neveux de Lhass, m'a raconté qu'un concert punk avait même été organisé à Taranga. C'était une première ! Des jeunes de toute la région étaient venus y assister. Certains d'entre eux arboraient le look complet : crêtes multicolores, t-shirts destroys, perfectos cloutés et rangers. Ma belle-mère, avait ajouté Komeng en souriant, avait passé la journée à pleurer de rire.
Sans rien savoir de la jeunesse punk tumultueuse de son oncle français, Ani, une des nièces de Lhass, m'explique qui sont ces jeunes : « c'est une communauté tonton. On les appelle les punks. Quand il y a un concert, ils viennent de partout. Ils n'ont jamais de voiture et ne prennent pas les bus, alors ils font du stop ou ils marchent. Quand il y avait eu le concert à Taranga, certains d'entre eux avaient marché depuis Ajunka [ à 50 – 60 kilomètres ].
Ils sont tous très jeunes tonton, ils n'ont pas de famille ou alors ils ne la voient plus. On raconte qu'il y en a qui sont riches, mais qu'ils ont coupé les ponts avec leurs parents.
Le concert à Taranga avait lieu dans la salle de la paroisse. Un de mes amis y est allé. Quand il est rentré dans la salle il a eu la surprise de sa vie : les gens dansaient en se donnant des coups de pieds et des coups de poings. Plus tard, dans la soirée, un jeune a été poignardé. Un autre avait amené un pistolet, mais il ne s'en est pas servi. Ce n'était pas un punk, mais un fils de policier.
Les spectateurs étaient très saouls. Beaucoup sniffaient de la colle à bois. Une voisine leur a demandé pourquoi ils faisaient ça : pour couper la faim, lui ont-ils expliqué. En tout cas, ils étaient dans un état second et vomissaient partout. L'un d'entre eux a voulu prendre une chambre à l'auberge. Il avait de quoi payer mais il s'est effondré dans le couloir. Le lendemain, il a fait venir ses copains pour qu'ils utilisent la salle de bain. Les propriétaires les ont tous jeté dehors.
Ce que les gens n'ont pas aimé c'est qu'avant de rentrer chez eux beaucoup de punks ont passé plus d'une semaine à Taranga. Ils faisaient les poubelles, mendiaient, demandaient à manger chez les gens et respiraient de la colle. Mais ils n'étaient pas agressifs. »
Ani réajuste son voile, sourit et hausse les épaules l'air de se dire que ces gamins-là sont à peu près aussi étranges que des martiens. Je me garde bien de lui expliquer que ces tendances destroy ne sont qu'une des facettes du mouvement punk et qu'il existe, à Java et dans le reste du monde, des punks plus positifs et plus constructifs, car de toute façon, les idées anarchistes vont à l'encontre de sa façon de voir les choses. Les musulmans de Taranga, y compris les plus jeunes représentants de la famille de Lhass, sont le produit d'une société rurale traditionnelle n'ayant pas pour qualité principale l'ouverture d'esprit. Du coup, certains concepts peuvent avoir du mal à passer …

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