mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 18 ) - Famille ( travail, patrie )

Les Indonésiens ont le sens de la famille ! On entend souvent ceux des villages ( je connais moins intimement ceux des villes ) se chercher, quand ils se rencontrent, des liens de parenté, puis conclure joyeusement : « sebetulnya kita masih termasuk keluarga ... En réalité, on peut se considérer comme étant de la même famille ».
De plus, les gens du coin ne ratent jamais une occasion de comparer leur façon de faire avec l'individualisme qui prédominerait dans nos sociétés occidentales : « là-bas, c'est chacun pour soi, non ? » demandent-ils, certains de la réponse et de la supériorité, sur ce point, de leur culture. Dans ces cas-là, selon le degré de sympathie que m'inspirent mes intercoluteurs, je m'abstiens, ou pas, de leur faire remarquer que je connais des dizaines de familles indonésiennes en guerre pour des questions d'argent, d'héritage ou d'arnaques ... Mais passons, je suis le genre de personne qui voit toujours le mauvais côté des choses ! C'est mon côté punk !
Quand on discute du sujet avec un Indonésien, on est toujours frappé par le nombre de cousins au second, troisième voire quatrième ( ou plus ??? ) degré, qu'il possède. S'y retrouver est presque impossible : « c'est le cousin éloigné du beau-frère de ma grande soeur ! C'est l'oncle du voisin qui lui-même est un cousin de mon père ... » Un vrai casse-tête ! Ajoutez à cela cette habitude étrange qu'ont les gens de collectionner les « Bapak ( et les ) Mama angkat … les pères et les mères adoptifs ».
Un exemple : ce matin-là, je suis devant chez Lhass, à glander, comme trop souvent quand je passe l'été à Taranga. Un jeune homme arrête sa mobylette d'un autre âge quasiment sur mes pieds. Fringues en haillons, plaques de mycoses partout sur le corps, sandales à l'agonie : il a l'air misérable, mais sourit gentiment, descend, hoche la tête, prend ma main dans les siennes et pose son front dessus. Puis il s'approche de mon beau-père et le salue de la même façon avant de remonter sur son destrier sans ajouter un mot et de s'en aller vers de nouvelles aventures. Son nom me revient : Alfredus, le 7ème ou le 8ème fils d'une famille dayake parmi les plus pauvres du village. Je ne l'avais pas revu depuis des années. La dernière fois c'était encore un sale gosse plein de poux. Les Indonésiens n'arrivent pas à prononcer mon nom correctement. Dans leurs bouches, « Fred » devient « Prek », le son que font les habitants de Taranga quand ils veulent imiter le bruit de quelqu'un qui pète ou qui se soulage. Leur « prout » à eux ! Alfredus faisait partie d'une bande de gamins qui se faisaient un plaisir de m'appeler « Mister Prek » : « Hello Mister Prekkkkkkk » hurlaient ces petits cons à chaque fois qu'ils me voyaient. Un jour, Lhass avait choppé Alfredus dans un coin pour lui remonter les bretelles. Cela avait eu le mérite de le calmer.
Je me doutais bien que depuis son enfance il avait eu le temps de s'amender, mais tout de même : le respect avec lequel il venait de nous saluer était pour le moins surprenant. Mon beau-père n'était pas épargné par ses moqueries et il adorait terroriser le plus jeune des neveux de Lhass, l'adorable petit Muhammad, un enfant sensible et craintif. Alors pourquoi cette déférence à notre égard ? Témoin de la scène, un voisin m'explique :
- Ton beau-père est devenu son père adoptif.
Je n'y comprends rien :
- Son père adoptif ? Mais comment ? Depuis quand ?
- C'est son père adoptif, c'est tout.
Je me dois de préciser qu'Alfredus habite avec son épouse dans une petite baraque en planches, à l'écart du village, et que lors de mon séjour estival à Taranga je ne l'ai rencontré qu'une seule fois : il s'agit donc d'un « fils » pour le moins indépendant !
Cela dit, dans le cas d'Alfredus, le besoin de se faire « adopter », même aussi tard, peut aisément se comprendre. Sa mère est morte depuis longtemps et son père a été écrasé par un camion presque devant chez lui, trois ou quatre ans plus tôt. Lui aussi je le connaissais. C'était un bon à rien : un ivrogne qui dilapidait le peu d'argent qu'il gagnait en jouant aux dés. En 2007, je l'avais payé pour qu'il nous emmène dans la jungle, mon père et moi. Mes beaux-parents m'avaient vanté ses mérites : « c'est un vrai broussard ! Il passe son temps à chasser et connaît la région comme sa poche … Il te montrera des chemins que tu n'as pas encore découvert ». Le matin de la randonnée, il n'avait pas voulu partager notre petit-déjeuner consistant, affirmant qu'un grand verre de café noir et des cigarettes lui suffisaient et qu'il avait l'habitude de vivre à la dure contrairement, semblait-il sous-entendre avec un mauvais sourire édenté, aux mauviettes de notre espèce.
Au lieu de nous conduire là où à la forêt était encore présentable, sur des collines aujourd'hui tapissées de palmiers à huile, il nous avait balladé dans des rizières et des zones de savane secondaire sans intérêt. Hormis des moustiques et quelques libellules, nous n'avions pas aperçu la moindre bestiole. Après plusieurs heures de marche forcée et sans but sous un soleil à la morsure cruelle, nous étions rentrés à Taranga agacés et déçus :
- Tu lui as bien expliqué ce que nous voulions voir ? me demanda mon père qui devait douter de ma capacité à me faire comprendre.
- Affirmatif ! Et la mère de Lhass lui a répété trois ou quatre fois que nous voulions aller dans la jungle. Et elle lui a parlé en Dayak !
Mais pas question de lui faire part de nos sentiments mitigés, car sur le pas de la porte de sa masure, il s'effondra de tout son long, inconscient, terrassé par les vingt kilomètres que nous venions d'accomplir au pas de charge.
Mais, et c'est là que cela devient incompréhensible, tous les gens qui ont des « parents adoptifs » ne sont pas forcément orphelins ! Peu après l'apparition d'Alfredus, j'interrogeai Lhass à ce propos :
- Moi aussi j'ai un père adoptif ! Le vieux type qui habite derrière, et dont tu dis toujours qu'il a l'air d'un Egyptien. Quand j'étais petite il m'adorait. Il me donnait des bonbons, de l'argent, sa femme me faisait à manger. Voilà ! C'est aussi simple que ça ! C'est mon père adoptif. Et sa femme, la vieille dame qui était à la maison hier soir, ma mère adoptive. Mais tu sais, de son vivant, Mas Toni, le mari de ma soeur, avait trois pères adoptifs : un à Ledo, que tu as rencontré, un autre dans le village des transmigrants, et le troisième à Pontianak. Ce n'est pas rare d'avoir plusieurs pères adoptifs !
Cela fait plus de quinze ans que je fréquente l'Archipel. Mais il reste tant de choses auxquelles je ne comprends toujours rien !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire