mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 2 ) - C'est l' bordel !

Ce pays, c'est l' bordel !
Déjà, à l'aéroport de Jakarta, l'Indonésie nous a souhaité la bienvenue à sa façon :
nous venions de passer l'immigration et de récupérer nos bagages. Nous étions au-delà de l'épuisement : 23 h de voyage sans compter la mauvaise nuit à Paris la veille du départ et le temps d'attente à Roissy. Lhass cherchait un magasin où acheter une carte pour son téléphone. Un bidasse aux muscles saillants nous indiqua la direction à prendre : « là-bas, à l'intérieur, vous trouverez ce que vous cherchez ... ». Nous nous dirigeâmes vers la porte vitrée qu'il venait de désigner. Problème : celle-ci était barrée dans toute sa largeur par un autocollant rouge vif sur lequel il était écrit « no entry ». Pas d'autre porte aux alentours. J'empêchai Lhass de s'approcher de la porte en lui montrant les gardes qui patrouillaient et les militaires en armes. Pas envie que l'on me reproche mon « manque de discipline » alors que je suis le premier à déplorer celui des Indonésiens ... Lhass retourna vers le soldat pour lui demander où était la porte. Le planton éclata de rire : « mais là ! Vous ne voyez pas ? Juste en face ! » Puis il se leva, nous dépassa, franchit la porte qui s'était ouverte automatiquement et nous montra le magasin dont il nous avait parlé en nous regardant comme si nous étions deux débiles. « No entry » ? Sans doute purement décoratif.
Anecdote certes ultra banale, mais qui montre bien cette logique indonésienne d'un genre très particulier et à laquelle je ne me ferais sans doute jamais …
...
Au village, c'est la même !
Lhass a fait construire une baraque. C'est juste un investissement. Pas question ni pour elle ni pour moi de nous établir sur place.
Le gars qui s'est occupé du chantier a salopé le boulot : les malfaçons sont innombrables. De tous les travaux qui restent aplanir le terrain à l'arrière n'est pas le plus urgent mais c'est sans doute le plus dur. 100 m2 de terre argileuse à égaliser à la houe. Des bosses plus hautes qu'un gosse de 10 ans et dures comme de la roche à détruire à la seule force des bras. Le tout par une chaleur humide infernale.
Deux candidats sont en lice pour accomplir cette tâche ingrate :
Ismaël est un cousin de Lhass. C'est un homme d'une quarantaine d'années, au visage enfantin et dont le corps puissant est recouvert d'une couche de graisse épaisse. Ses haillons sont en permanence trempés de sueur. Sa démarche est boiteuse et sa respiration courte …
Ismaël est l'ancien poissonnier du village. La mort de son collègue – coupé en deux par un camion près de « la rivière aux tortues de mer » - l'a bouleversé et poussé à se reconvertir en homme à tout faire.
Tout le monde le plaint lui et ses frères : en 2008, son père a tripoté un gamin et échappé de peu au lynchage. Des centaines de Dayaks originaires du village de la petite victime avaient assiégé le poste de police de Taranga comme dans un bon vieux western. Certains d'entre eux avaient préparé non pas du goudron et des plumes mais des jerrycans d'essence. Evacué in extremis, le père d'Ismaël passa l'année suivante en prison. Son âge avancé lui valut d'échapper à de graves ennuis : là-bas non plus les taulards n'aiment pas les « pointeurs », qui plus est quand ils s'en prennent à des gosses ...
Après sa libération, il resta cloîtré chez lui pendant quelques mois avant de décider de vivre son homosexualité au grand jour. Au grand dam de ses grands garçons, mais pour le plus grand plaisir de tous les amateurs de potins de Taranga, il chassa sa pauvre épouse et s'installa avec un tout jeune homme qui n'était autre que son amant …
Le deuxième candidat ? Un homme de plus de cinquante ans aux épaules larges et puissantes qui contrastent avec son corps élancé : Pak Ali. Sa force et sa résistance sont réputées être exceptionnelles.
Pak Ali est Javanais. Comme beaucoup d'autres, il a quitté son île natale très jeune pour fuir le chômage et la misère. En trente ans, il n'est jamais retourné dans son village. Le voyage coûte trop cher : presque deux cent euros aller et retour. Pak Ali a sans doute déjà possédé une telle somme. Mais depuis des années il a pour manie de dilapider tout ce qu'il gagne en jouant aux jeux d'argent.
Le faire travailler est cependant assez simple, à condition d'accepter de le payer d'avance. En effet, Pak Ali a pour principe de réclamer son salaire la veille, afin de pouvoir le jouer aux cartes. Mais le lendemain, quelle qu'ait été l'issue de la partie, il est à l'heure, se met au travail sans broncher et termine dans les temps.
...
Ismaël est un garçon dont la gentillesse n'est plus à démontrer. Mais nous préfèrerions que Pak Ali se charge de notre terrain : le travail sera mieux fait et plus rapidement. Mais mon beau-père nous apprend que Pak Ali n'est pas intéressé et qu'il a poliment décliné son offre la semaine dernière.
Pour être sûre, Lhass l'interpelle alors qu'il passe devant chez nous. Pak Ali hoche doucement la tête : bien sûr qu'il est libre et accepte de travailler ! Et de surcroît pour un prix vraiment très raisonnable ...
- Ismaël ne vous fera pas ça aussi bien. Je me demande pourquoi ton père voulait l'embaucher à ma place !
-Mais mon père a dit que vous ne vouliez pas de ce travail ! rétorque Lhass, agacée par le sourire moqueur de Pak Ali ...
- Je n'ai jamais dit ça … répond-t-il en lissant sa grosse moustache noire de paysan javanais d'un air mystérieux ...
Mais le lendemain le voilà qui vient nous trouver alors que nous sommes en plein nettoyage :
- Votre travail … Je n'ai pas le temps. Vous n'avez qu'à demander à Ismaël
Puis il s'éloigne. Nous nous regardons. Haussons les épaules. Quel type étrange !
Nous contactons Ismaël qui nous promet de se mettre au boulot dès le lendemain.
Mais le lendemain : personne !
Le surlendemain ? Idem !
Les jours suivants ? Nous le croisons parfois au volant de sa camionnette déglinguée : « je viens demain ! » hurle-t-il …
Au bout d'une semaine Pak Ali nous rend visite et se marre en voyant que notre terrain est toujours en l'état :
- C'est de votre faute aussi. Si vous m'aviez engagé ce serait déjà terminé. Engager Ismaël ? Mais quelle idée !


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