mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 3 ) - Voisins

Nous nous sommes arrangés pour que tout le monde le sache : la maison que Lhass vient de faire construire n'est qu'un investissement financier. Pourtant, les voisins viennent chacun leur tour pour nous saluer comme si nous allions nous installer …
Quand nous avons le temps de voir nos visiteurs approcher, Lhass me briefe sur le comportement à adopter :
« Elle, c'est une cousine à ma mère, sois poli, elle demande toujours très gentiment de nos nouvelles ». Je ne suis pas très physionomiste et oublie parfois les visages des gens du village. Je connais la plupart d'entre eux mais passe parfois des années sans les rencontrer.
« Elle, tu lui dis bonjour et tu continues ta peinture, quand j'étais jeune, elle racontait que j'étais pute et que je vendais de la drogue, je ne l'aime pas … » ...
«  Elle ? Je ne sais pas qui c'est … » Mais la grosse femme ne se gêne pas. Elle se la joue « SKSD » : « sok kenal sok dekat », très familière alors que nous ne nous connaissons pas. Après quelques banalités elle empoigne ses deux chiards et grimpe à l'étage … Allez-y ma bonne dame, faîtes comme chez vous ! Notre maison n'est pas la plus luxueuse de Taranga, mais son style architectural moderne tranche avec les habitations rudimentaires qui l'entourent. Nous sommes à deux pas du « marché » de Taranga, le long d'une petite piste en terre battue. Mais le quartier donne l'impression d'être un de ces hameaux dayaks isolés en pleine brousse : végétation luxuriante et bestioles en liberté. Dans cet environnement, notre baraque a des allures de palais, comme toutes ces belles demeures que les gens voient dans les séries merdiques qui passent à la télé indonésienne … Je suggère à Lhass d'instaurer un droit d'entrée avec ticket et boutique souvenirs.
« C 'est lui John … » Lhass m'a déjà parlé de ce type. Le voisin d'en face, un kontraktor. Vous avez dans l'idée de faire construire ? John se procurera le sable, les pierres, la terre, et vous les livrera. L'an dernier, il n'avait pas supporté que Lhass fasse appel à un de ses concurrents. Quand le gars s'était pointé au volant de son camion-benne plein de sable, John s'était interposé, l'avait menacé et sommé de faire demi-tour. Lhass était allée lui parler. Elle se sentait bête de ne pas avoir anticipé sa réaction : « c'est comme ça ici … J'aurais dû y penser. » avait-elle avoué. De toute façon, se mettre en colère aurait été contre-productif : nous étions dans le camp Malais et John Dayak … Mais contre toute attente, notre voisin s'était excusé et avait proposé ses services – il n'était pas question de continuer à nous en passer – à un tarif bien moindre. Depuis cet incident il considère Lhass comme une amie et n'a de cesse de lui répéter que si j'aime la forêt il peut me conduire dans des coins que je ne connais pas encore, juste pour me faire plaisir, mais en jeep … Moi qui aime la jungle pour les animaux et l'atmosphère !
...
Mais de tous nos voisins, c'est Wan qui m'a le plus marqué. Allure dynamique, sourire franc et poigne d'acier, à l'occidentale. Ses traits sont ceux d'un jeune homme en dépit de son âge avancé et de la tumeur violacée qui dévore son oreille gauche.
Wan nous parle de ses difficultés et des perspectives d'avenir dans la région. Il est éleveur et comme beaucoup d'Indonésiens espère que ses enfants pourront le faire vivre quand la force viendra à lui manquer. Son discours est lucide.
Puis il se penche pour admirer mes tatouages. Le sujet l'intéresse beaucoup. Les jeunes Dayaks cherchent à remettre cette tradition au goût du jour. Tous les « bad boys » des villages sont couverts de motifs plus ou moins réussis … Soudain Wan s'emballe, évoque les tatouages rituels des chefs de guerre dayaks et les massacres de 97 dont il fait l'apologie : « tu sais ce qui s'est passé ici ? On a tué tous les Madurais ! On a coupé leurs têtes ! On les a mangés ! … Tout le monde en a goûté … Même nos enfants ! »
Heureusement que Lhass s'est éclipsé. Elle n'aime pas que l'on parle de ces vieilles histoires. Des amis à elle ont été tués et sa famille a assisté à des scènes qui dépassent l'entendement.
Je demande à Wan son âge et calcule qu'il avait trente ans au moment des violences. Il sait donc parfaitement de quoi il cause et a certainement participé aux chasses à l'homme, à l'instar de la majorité des Dayaks des alentours. A-t-il tué ? Sans doute pas. Ceux qui furent les plus féroces ne sont pas forcément les plus bavards.
Puis Wan s'interrompt et prend congé d'un ton joyeux :
- Je vais devoir m'occuper de mes vaches. La nuit va tomber ...
Et notre cher voisin se lève et sourit de ses belles dents blanches avec cet air honnête qui me faisait si bonne impression quelques minutes plus tôt … 

 

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