mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 5 ) - Travail ( famille , patrie )

Pak Anto se plante en face de moi et me serre chaleureusement la main :
- Dès que j'ai su que vous étiez à Taranga je suis venu … Aussi vite que possible !
Lhass disparaît entre les rayons de l'épicerie familiale en lançant quelque chose qui fait rire ses nièces. Je devine le genre de blague :
- Ah ! Votre oncle a retrouvé son pote !
Pak Anto me suivrait toute la journée et jusque dans ma chambre si je n'inventais pas toutes sortes de prétextes pour m'en débarrasser … Mon pote quoi !
La maison de mes beaux-parents donne sur le « marché » et sur la route. Nous y passons la plupart de notre temps. Je reste des heures entières sur les chaises qui ont été installées devant le magasin à discuter avec tous ceux qui s'assoient là pour passer le temps. Ce n'est pas passionnant mais moins pire que d'être enfermé à l'intérieur.
Pak Anto est au top 5 des visiteurs les plus lourdingues. Médaille de bronze, au moins ! Sa conversation n'a qu'un seul but : m'apitoyer sur son sort pour ensuite me demander de l'argent …
Ce jour-là, il évoque des souvenirs des années 80 :
- Je connaissais ta femme quand elle était toute petite ! Elle jouait avec les enfants du pasteur de Taranga … Un Canadien ! Le père Karl … J'étais son homme de confiance …
C'est la quatrième fois que j'entends cette histoire. Et maintenant, celle de son fils aîné :
- Il était à la chasse et a reçu une balle dans la tête. Depuis, il est aveugle et ne peut plus travailler.
L'an dernier, son grand garçon avait été blessé en 97, par l'armée, chargée de rétablir l'ordre au Kalimantan …
- Et c'est arrivé quand ?
- Au mois de janvier. Non ! En février …
De mieux en mieux …
Sa santé maintenant :
- Ma jambe me fait atrocement mal : je n'en dors plus la nuit. Le médecin veut me faire une piqure mais cela coûte 50000 rupiah. Je n'ai pas cette somme.
Je le fixe en essayant de sourire mystérieusement, comme les Indonésiens savent si bien le faire quand ils veulent dissimuler leurs pensées. Pak Anto grimace de douleur en massant son mollet gauche :
- 50000 rupiah … Ah si seulement j'avais cet argent …
Lui donner l'équivalent de 3 euros 50 ne me dérangerait pas. Sa maigreur fait peine à voir. Il porte toujours les mêmes vêtements rapiécés et n'a ni chaussures ni sandales. Et par-dessus tout il doit avoir dépassé les 70 ans. L'âge de la retraite. Sauf que dans le coin y'a pas d'retraite ! A part pour les fonctionnaires. Mais je sais ce qui se produirait si je me montrais généreux : j'aurais bientôt tous les tapeurs des alentours sur le dos ! Alors je joue les imbéciles et feint de ne pas comprendre.
Au bout de quelques minutes, Pak Anto abandonne la partie et me salue tristement … Il traverse la route et se réfugie dans un « café », presque en face.
Dans la soirée, je parle de Pak Anto à Lhass et à mes beaux-parents. Je ne crois pas à ses histoires d'accident de chasse, mais tout de même : il me fait pitié et doit être vraiment très pauvre. Est-ce que je ne pourrais pas faire une exception et lui laisser un petit billet ? Lhass est en passe de se laisser convaincre mais mon beau-père éclate de rire :
- C'est un vrai feignant, il pourrait très bien travailler mais il préfère passer son temps à demander de l'argent. A toi, à tout le monde, même aux membres de sa famille ! Ne lui donne rien !
- Travailler ? Mais il est très vieux !
- Non ! Il a mon âge ! 70 ans. Pas plus.
Malgré les efforts de Lhass pour l'en empêcher, mon beau-père travaille encore 5 heures par jour aux champs. Puis 3 – 4 heures au magasin d'engrais où il décharge et entasse des sacs de 50 kg. Le tout 7 jours sur 7 et en se plaignant de ne plus avoir la forme : « quand j'étais jeune je pouvais porter deux sacs d'engrais sur mon dos, jusqu'à la plantation de poivre sur la colline, à 1 km de là … Je travaillais toute la journée, même aux heures les plus chaudes … Maintenant je ne suis plus bon à rien ! » Dans ces conditions, il n'a aucune espèce de pitié pour le pauvre Pak Anto :
- Dans son village tout le monde travaille ! Ses frères sont plus vieux que lui mais ils travaillent. Tous. Il est le seul à se comporter ainsi. Il fait honte à sa famille … Ne lui donne rien ! Jamais ! C'est un feignant !  
- Un feignant ! confirme ma belle-mère …

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