mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 6 ) - Le fou

Impossible de louper Josephus. On le voit toute la journée errer pieds nus le long de la route qui traverse le village. Les détritus semblent l'obséder. Il se jette dessus comme une mouette sur un bout de pain. Il s'en empare et les admire avec l'air tranquille d'un jeune homme optimiste. Il glisse les meilleurs dans les poches de son short noir de crasse. il se débarrasse des autres et cherche encore.
Parfois il est armé d'un pistolet à eau et combat des adversaires imaginaires. Et quand un camion s'arrête sur la place du village et que l'autoradio continue à brailler, Josephus s'approche et danse en rythme tout seul dans la poussière. Un sourire enfantin illumine alors sa face brune. L'éclat de ses belles dents tranche avec la couleur sombre de sa peau couverte de plaies roses.
Pourtant, personne ne fait attention à lui. Josephus est un des fous de Taranga. Je ne l'avais jamais vu auparavant.
Je connaissais Pak Adi qui est mort depuis. C'était un pauvre homme dont on disait qu'il n'avait pas supporté l'échec de sa petite entreprise d'extraction de sable dans les années 90. Personne ne s'était préoccupé de son sort. Alors Pak Adi errait sans but du matin jusqu'au soir, à l'instar des hordes de clébards qui traînent en attendent de passer à la casserole …
Je connaissais Bu Juliati qui rode toujours aux alentours du magasin. Inutile de donner à manger à cette vieille clocharde. Ce qui l'intéresse ce sont les emballages : elle jette par terre les gâteaux mais conserve les papiers dans ses poches ! Sa famille la nourrit et l'héberge, mais tous les siens, des Malais, sont très pauvres.
J'en connaissais beaucoup d'autres. La plupart sont morts. Mais au moins, aucun des fous de Taranga n'était attaché comme cela se fait parfois avec les malades les plus agités : ceux qui cognent, qui insultent ou qui s'exhibent … Trop pauvres pour faire interner ces déments, les familles, dépassées, n'ont pas toujours d'autre choix que de leur construire des cages ou de les enchaîner à un piquet, comme on le fait chez nous pour les chèvres.
Mais Josephus est issu d'une famille relativement riche. Ses parents l'avaient même envoyé à l'hôpital psychiatrique de Pontianak. Mais à leur mort, ses oncles et ses tantes refusèrent de prendre en charge sa thérapie, alors, me dit-on, qu'« il était presque guéri » et que l'on « pouvait même discuter avec ». Josephus retourna donc à Taranga, errer le long de la route.
Mais sa famille n'a pas totalement oublié Josephus et veille à son intégrité physique. Gare à celui qui aurait la fâcheuse idée de lui botter les fesses ! Cela s'est déjà produit : un commerçant qui ne voulait pas voir le malheureux garçon fouiller dans ses poubelles l'avait chassé à coups de pied. La réaction des proches avait été immédiate : petite visite au type en question pour réclamer une compensation financière. Faute de quoi c'était à la police - ou pire : aux responsables du droit coutumier – qu'ils iraient se plaindre ! Ils avaient empoché l'argent et regagné leurs belles baraques dans la brousse sans se préoccuper davantage du pauvre Josephus …

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