mercredi 23 novembre 2016


Un été à Taranga ( 8 ) - Faille spatio-temporelle

Impossible de m'endormir. Même dans les chambres les plus abritées de la maison, la chaleur est infernale. Cela arrive parfois : il pleut en début d'après-midi et la soirée est donc relativement fraîche, mais lorsque le nuit tombe, la température monte en flèche, et ce jusqu'à l'aube.
Minuit. Deux heures. Trois heures. Je ruisselle, suffoque. Les draps sont trempés. Je somnole jusqu'à sept heures du matin et me lève enfin, le corps engourdi, l'esprit confus.
La maison est calme. Les petites sont à l'école ou au boulot, le reste de la famille au magasin ou aux champs. Les gens qui coupent le caoutchouc et qui sont partis dans la jungle en pleine nuit ne vont plus tarder à rentrer. Ils laisseront la sève des hévéas s'écouler lentement dans des récipients prévus à cet effet avant d'aller la récolter, plus tard dans la journée.
Je titube jusqu'à la salle de bains pour me débarbouiller quand j'entends des voix dans mon dos : deux vendeuses de légumes sont entrées dans la maison à la recherche de ma belle-mère. Elles me voient, poussent des cris de surprise et d'excitation et éclatent de rire. Ma présence les amuse tellement qu'elles oublient un instant que je ne parle pas le Kanaytn. Mais peu importe, en Dayak ou en Melayu les questions sont toujours les mêmes : « Quand es-tu arrivé à Taranga ? Ta femme est venue avec toi ? … ». Je comprends aussi quelques-uns de leurs commentaires : « Mais qu'est-ce qu'il est blanc ! Comme la neige ! » s'étonnent-elles en pinçant ma peau entre leurs doigts boudinés, « il est vraiment très grand ! » constatent-elles encore en hurlant. Leur bonne humeur est communicative. Je me marre moi aussi et leur répond que ce n'est pas moi qui suis grand mais elles qui sont toutes petites, ce qui les fait beaucoup rigoler.
Toutes ces femmes se ressemblent toutes. Je ne sais jamais desquelles il s'agit. Je serais bien peine de les reconnaître si je m'aventurais jusqu'à Papang, leur village. Pourtant, certaines d'entre elles me connaissent depuis 2001, l'année de mon premier séjour à Taranga.
Voûtées sous le poids de leurs paniers en forme de nasse, les vendeuses de Papang débarquent tous les matins dans le centre de Taranga pour vendre les produits de leurs jardins forestiers : des légumes et des tubercules. Elles sont fripées, décharnées, sombres de peau. Elles portent des vêtements troués et délavés et des serviettes enroulées sur leurs têtes en guise de turbans. La fumée de leurs grosses cigarettes artisanales leur donne des airs de locomotives à vapeur. Elles marchent à toute allure, entre 10 et 15 km chaque jour, ce qui tuerait l'Indonésien moyen, ventripotent et peu habitué à l'effort physique.
Nous ne discutons jamais très longtemps : elles ont trop à faire et ne s'attardent pas. Pourtant j'apprécie ces brèves rencontres car ces vendeuses sont les dernières représentantes d'une époque révolue. Certains jeunes ont conscience de l'importance de préserver la culture de leurs ancêtres, mais cet intérêt est relativement nouveau et la démarche parfois artificielle. Bien que christianisées, ces petits bouts de femmes, elles, ne trichent pas.
En 2009, j'avais fait l'acquisition d'un sabre de guerre dayak : un « mandau ». C'était une arme impressionnante, longue de plus d'un mètre, mais purement décorative, conçue et fabriquée la même année. Elle n'avait donc aucune valeur sacrée. Lhass avait tenu à ce que je la montre à deux vendeuses de manioc à qui elle venait de préparer du thé. Le simple fait de déposer le sabre à leurs pieds les avait impressionnées. Quand j'avais fait jaillir la lame hors du fourreau, elles avaient sursauté, terrorisées. Sur le coup, je n'avais pas compris les raisons de cet effroi. Mais un peu plus tard, je m'étais rendu dans un village dayak isolé. Suspendu au mur de la maison d'un des anciens, j'avais remarqué un superbe sabre, bien plus authentique que le mien. J'avais demandé à l'examiner. Le vieillard l'avait décroché avec précaution mais avait refusé de me montrer la lame : « on ne réveille pas ce genre d'arme pour rien. Elle est avide de sang humain. Si tu la sors de son fourreau et la remets à sa place sans l'avoir alimentée, des catastrophes s'abattront sur ta maison, sur ta communauté ... » La jeune génération croit plus ou moins à ce genre d'histoires, mais je suis prêt à parier qu'aucun de ses représentants n'aurait ce genre de réaction. Au contraire : on se précipiterait pour faire glisser le sabre hors de son étui ! L'espace d'un instant il s'agissait donc, au vu de la réaction épidermique de ces femmes, d'effectuer un voyage dans le passé, bref mais d'une inestimable valeur …
Et quelle sensation étrange lorsque quelques semaines plus tard je suis à nouveau en France et pense à ce type d'improbables rencontres … Le décalage entre nos deux univers est tellement important … Impression troublante d'avoir rêvé, d'émerger lentement d'un interminable voyage onirique ...

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