mercredi 23 novembre 2016

Un été à Taranga ( 9 ) - Leurs amies les bêtes

J'étais allé à « La rivière aux tortues de mer » pour répondre à mes mails sur de vrais ordinateurs et pas sur un foutu smartphone emprunté à quelqu'un d'autre. Le dernier cybercafé de la ville se résume à trois postes d'un autre âge au fond d'une épicerie bordélique tenue par des Indonésiens d'origine chinoise. Mais au moins, bien qu'usés ( que dis-je : en fin de vie ! ), les écrans et les claviers sont adaptés à un être humain de taille normale !
Les nouvelles de France étaient bonnes – mon pote Damien avait échappé à l'attentat du 14 juillet à Nice - et en marchant dans la ville j'avais fait beaucoup de belles rencontres. Pas un « hello mister » en mode foutage de gueule à déplorer, mais des gens joyeux et désintéressés dont certains se souvenaient de moi alors que je n'avais pas foutu les pieds à « La rivière » depuis le mois de février, et avant cela depuis 2014. Bref cela avait été une excellente journée. Jusqu'à ce que je cale mes fesses sur la banquette arrière du bus pour Taranga ...
Je m'étais installé à côté d'un Dayak au visage inexpressif, lequel avait déposé dans l'allée centrale, presque à mes pieds, un grand sac blanc en toile de jute. Ce n'était pas un gars aimable, mais parfois je préfère cela aux incorrigibles bavards. J'en ai parfois assez d'être interrogé à propos de tout et n'importe quoi : « mais pourquoi tu parles indo ? Pourquoi tu n'es pas à Bali ? Pourquoi tu n'as pas de gosses ? Est-ce que tu aimes le foot ? En France, il y a bien quatre saisons, non ? … ». Puis d'autres personnes sont montées. Le bus s'est ébranlé. A gagné de la vitesse et franchi les limites de « La rivière ». Et c'est alors que le sac s'est mis à bouger.
Aussitôt, j'ai deviné son contenu : un python ! Et qui devait être de belle taille. Pas plus de deux mètres toutefois, car au-delà il serait difficile à un seul homme de le manipuler, tant cet animal est puissant. Les Dayaks raffolent de la chair blanche et tendre de ce grand serpent. Avant de devenir totalement végétarien, et accessoirement de comprendre que le python était en voie de raréfaction, j'en mangeais souvent. Un régal. Mon plat préféré. Je fréquentais alors des Dayaks d'Amawang, un village à deux heures de bateau de Pontianak. Toute une bande de hard-rockers tatoués bien plus marrants que les potes de Lhass avec qui je n'ai jamais accroché. C'était il y a quinze ans.
Au bout d'une vingtaine de minutes, le bus s'est arrêté à Ajunka pour embarquer une cargaison de meubles. Intrigué par les mouvements du sac, un passager a profité de cette pause pour demander à son propriétaire ce qu'il y avait à l'intérieur. Le petit homme a sifflé la réponse entre ses dents cariées, sans détourner les yeux :
- « Asu » … Un chien …
Ce qui se débattait dans ce sac n'était donc pas un grand reptile, mais un pauvre chien en proie à l'asphyxie ! L'autre abruti ne comprenait-il donc pas que le clébard n'arriverait pas à Taranga vivant ? C'était sans doute le but : le laisser mourir pour le manger. Mais quitte à vouloir bouffer un chien, il y avait ( bon sang ! ) d'autres façons plus rapides de le tuer !
Plus jeune, toujours avec mes potes dayaks, je mangeais parfois du chien. Jusqu'au jour où j'ai assisté à la mise à mort de l'un d'entre eux, que l'on égorgea à la machette. Un spectacle éprouvant, même pour les gens du cru. Et pourtant, ce jour-là, cela avait été une exécution rapide : dans certains villages, les gens les enferment dans un sac et les battent jusqu'à ce que mort s'ensuive … Pour que la viande soit plus tendre, expliquent-ils.
D'autres personnes regardaient l'animal se contorsionner dans son sac. Des Dayaks des deux sexes et de tous les âges. Impossible de se prononcer quant à leurs sentiments face à cet horrible spectacle. Je sais d'expérience que certains désapprouvent ce genre de pratiques, mais de là à s'opposer publiquement à un inconnu …
Je songeai bien entendu à prendre parti pour le malheureux canidé. Mais mon voisin n'était pas très engageant. Il regardait droit devant lui, fixement, et semblait ne vouloir parler à personne. Si encore nous avions échangé quelques banalités, le contact aurait été plus facile … En outre, qu'avais-je à proposer ? D'ouvrir le sac pour que le chien s'échappe ? De faire des trous dans la toile au risque de se faire mordre ? … Lhass m'a appris à me méfier des gens des villages : « n'oublie jamais : tu es un étranger et de surcroît marié à une Malaise. Tu n'as rien à dire ! Pour eux, tu es une cible de choix … Alors ne fais pas d'histoires. Ne t'occupe pas de ce qui ne te regarde pas. » Je gardai donc le silence. Par prudence. Par lâcheté.
Puis le bus continua sa route, à une lenteur désespérante. La chaleur à l'intérieur était infernale, l'air irrespirable. J'étais en sueur et pensais au chien dans son sac, qui endurait bien pire. Le moindre de ses sursauts m'arrachait le coeur. A la moitié du chemin, il ne bougeait plus du tout. Y compris quand un passager lui marchait dessus par mégarde.
… 

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