dimanche 11 décembre 2016

Un été à Taranga ( 19 ) - Perspicace 2 le retour

Quand l'Indonésien moyen fait étalage de ses connaissances scientifiques, on a souvent peur ! En même temps, dans un pays où l'on invoque la religion à tout va, où l'on enseigne aux gosses que Dieu a créé le monde en 7 jours et que les dinosaures sont donc des créatures imaginaires ( contrairement aux esprits et aux djinns ) et Darwin un charlatan ( les fossiles ? Quels fossiles ? ), on se doute que ça ne va pas aller bien loin ! Et comme la télé ne passe que des âneries destinées à garantir à nos amis les annonceurs du temps de cerveau disponible … Bref !
A ce stade, je ne peux guère résister au plaisir de retranscrire quelques questions, posées par des Indonésiens anonymes, rencontrés lors de mes séjours dans l'Archipel :
Une vieille paysanne de Taranga : « Mister, la neige, quand ça te tombe dessus du ciel, ça doit faire très mal ? Comment vous faites pour ne pas être assommés ? » Adorable, non ?
Un jeune de Yogyakarta, très sûr de lui : « il y a du vent, il va y avoir des tremblements de terre ... » Dur d'éprouver la moindre tendresse pour celui-là : il n'était pas très fute-fute et fan d'Hitler et des nazis …
Une étudiante de Pontianak : « c'est terrible ces éruptions volcaniques à répétition ! Pourquoi le gouvernement ne fait rien ? Il suffirait de remplir le volcan d'eau avec des canadairs ou de le boucher avec des pelleteuses ! » Elle n'avait pourtant rien d'une imbécile, réfléchissait bien et savait argumenter quand il était question de politique au sens large.
Le patron d'un resto dayak où l'on pouvait manger soit du chien, soit du python : « Mister, je peux te poser une question ? Pourquoi es-tu plus blanc que nous ? Votre pays est plus haut, plus près du soleil, alors pourquoi ? Vous devriez être noirs ! » Une question classique, entendue plus d'une fois !
Ce matin-là, je suis avec le chef du village de Papang. Il s'est enfin remis de ses émotions : les gens du coin ont beau me connaître et savoir ce que je fais là, me voir derrière le comptoir de l'épicerie familiale les surprend toujours beaucoup !
Quand je dis « chef de village », n'allez pas imaginer un sauvage en pagne avec des plumes. Awin a la belle apparence d'un garçon moderne : la quarantaine, bien en chair, tee-shirt BLACK FLAG ( mais il ignore tout du groupe d'Henry Rollins ), jeans, baskets et portable à la main … « Maire » du village conviendrait mieux que « chef », mais je traduis au plus près.
Bref, Awin s'est assis pour faire la causette. Il est plutôt sympa et me pose les questions habituelles sur la France : que trouve-t-on à manger sur la table des Français ? Qu'est-ce qui pousse dans les champs ? Les agriculteurs sont-ils Français ou fait-on venir des étrangers pour faire le « sale boulot » ? Où fait-on nos courses : au marché ou dans les centres commerciaux ? Est-ce que j'ai déjà rencontré Zidane ? Est-ce que j'habite loin de chez lui ? Est-ce que ma maison est loin de Paris ? Paris est à combien d'heures de voiture de la France ( un grand classique celle-là ! ) ?
Puis nous abordons le thème du climat et des saisons. Je le sens désireux d'en savoir plus et suis sensible à sa volonté d'apprendre. Mais la pression monte. Il s'agite sur sa chaise, tripote un stylo. Je lis dans ses pensées : « il faudrait veiller à ne pas passer pour un imbécile aux yeux du Mister ! ». Enfin, il se lance :
- Bon, mais là-bas, il fait plus chaud qu'ici ?
- Mais non, c'est l'inverse, il fait beaucoup plus froid ! L'hiver, la température descend à 3 ou 4 degrés. Parfois, elle descend même en dessous de zéro ! C'est à dire que dehors il fait froid comme dans un frigo …
- Mmm … Comme ici à l'aube quand il a plu toute la nuit ? hasarde-t-il …
- Non ! Encore plus froid ! Tu laisses une bouteille d'eau dehors, le matin, c'est devenu de la glace !
Il se penche en arrière et plisse les yeux.
- Mais quel est le facteur qui explique cela ? Les arbres ? Vous n'avez pas coupé vos forêts ? C'est pour ça ? Tout le monde sait qu'il fait plus frais à l'ombre !
Je me retiens de sourire. Inutile de l'humilier. Il panique ! Il en transpirerait presque !
- Mais non, c'est parce que Taranga est sur l'équateur. Cela signifie que vous êtes dans une des régions du monde où les rayons du soleil frappent à la perpendiculaire ! Plus on s'éloigne de cette ligne imaginaire et moins la chaleur solaire est importante. Après, d'autres facteurs entrent en ligne de compte : l'altitude, la proximité de la mer, la végétation …
Il se frotte le menton, hoche la tête, fait plusieurs fois « hum hum ». Je vois bien que je l'ai perdu !

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