dimanche 11 décembre 2016

Un été à Taranga ( 22 ) - Un cadavre dans les pâtes

Le départ approche, alors j'ai passé une bonne partie de la matinée dans la cuisine, afin d'honorer une promesse faite à mes nièces et à mes neveux : leur cuisiner, avant de rentrer en France, des spaghettis bolognaise présentables, pas des nouilles instantanées avec du vomi de chat à la sauce tomate en sachet … Toutefois, j'ai posé une condition : être prêts à manger dès la cuisson des pâtes terminée. Cela bouscule un peu leurs habitudes car traditionnellement, en Indonésie, la cuisine est préparée le matin et servie dans des bols dans lesquels chacun se sert à l'heure qui lui convient, le riz étant gardé au chaud dans l'autocuiseur. On ne déjeune donc pas à heure fixe et rarement en commun en dehors des jours de fête. Impossible de procéder ainsi pour le plat que je prépare. Je leur ai expliqué et répété pourquoi : la texture des pâtes pourrait changer et le fromage rapé - le fromage indo bourré de conservateurs, bien dégueu' mais y'en a pas d'autre - ne fondrait pas.
Au moment du dîner, je m'assure donc que Lia, Ani et Komeng sont prêts :
- C'est bon ? Je peux lancer la cuisson ? Oui ? Alors je vous sers dans dix minutes ! N'allez nulle part hein ?
- OK tonton ! répondent-ils en choeur.
Je jette les spaghettis dans l'eau bouillante, remue de temps à autre, goûte. Encore quelques minutes et ce sera parfait ! Mais voilà Ani qui débarque, voilée, prête à sortir :
- Tonton, je dois aller porter du tissu à la voisine, mais ne t'inquiète pas, je n'en ai pas pour longtemps.
Je connais cette petite depuis qu'elle est toute môme et pour la toute première fois lui adresse la parole sur un ton plus que désagréable :
- Mais je t'ai dit …
- Pas longtemps tonton, promis !
Et elle s'enfuit presque en courant, suivie par Lia qui n'a pas osé rentrer dans la cuisine.
L'envie me prend alors de tout balancer aux poules qui rodent à la porte, mais les pâtes sont al dente et le temps de les égoutter … ouf ! Les filles rappliquent déjà ! Je les entends, elles ont fait vite, je n'aurais pas du m'emporter comme un imbécile … Mais c'est Komeng qui arrive le premier dans la cuisine, le visage grave.
- Tu es prêt ? Prends une assiette ! lui lancé-je joyeusement !
- Tonton … Le voisin …
- Oui ? Quoi ? Lequel ?
- Celui qui était là tout à l'heure …
- Celui qui habite à côté de la rivière et qui connaît bien ta tante ?
- Oui tonton … Il est mort tonton … On vient de retrouver son corps dans la forêt …
Dur à croire : le type était dans le salon deux heures plus tôt, en pleine forme. Soixante ans pas plus, un corps longiligne et musclé ... Pas le style du pauvre type à l'agonie !
- Il faut que j'aille là-bas tonton … annonce Komeng, la tête basse.
A priori rien à lui reprocher : se déplacer, dans ces circonstances, c'est l'usage, la tradition. Mais tout de même, ça ne peut pas attendre ? Le repas est prêt, j'y ai passé du temps, ce n'est pas comme si le cadavre allait se faire la malle !
- Je ne serai pas long tonton, c'est promis.
Tu parles Charles !
Ani et Lia nous rejoignent :
- On est désolées tonton, mais nous devons y aller nous aussi.
- Oui, je comprends … Mais vu ma tronche je pense qu'ils se doutent tous que non, je ne comprends pas !
Alors je bouffe donc mes pâtes tout seul, trop agacé pour les apprécier, et laisse le reste en plan dans la casserole. Tant pis pour eux ! Première et dernière fois que je leur fais la cuisine ! Quel manque de respect ! Et Lhass qui s'y met aussi :
- Bon tu arrêtes de faire la gueule ? Un vrai gamin ! T'as quel âge ? Tu sais bien qu'ici on mange quand on veut ! Il fallait leur expliquer, voir à quelle heure ils étaient prêts !
- Mais … C'est injuste !
- Et puis de toute façon il faut qu'on aille là-bas nous aussi.
Le chemin pour aller chez le voisin n'est pas éclairé mais sa maison est pleine à craquer et il doit y avoir autant de monde dehors à fumer et à bavarder. Lhass nous fait passer par l'arrière pour ne pas interrompre les prières. Mais quelles prières ? Par la fenêtre, j'aperçois juste un vieil homme en short penché au-dessus du défunt. Je serre des mains, fais quelques courbettes. Puis nous nous asseyons dans la salle près du cadavre encore tout frais de celui avec qui nous faisions la causette quelques heures plus tôt …
On nous explique les circonstances du drame : le pauvre homme était allé chercher ses vaches qui paissaient dans un coin de jungle paumé. Pour y être passé trois jours plus tôt – j'avais d'ailleurs croisé les bovins et m'étais demandé ce qu'ils foutaient là si loin du village -, je visualise bien l'endroit : végétation touffue, nuages de petits moustiques noirs ultra voraces et bras de rivière boueux autrefois hanté par un crocodile … Une ambiance bien sinistre ! Ne voyant pas la victime rentrer, sa soeur s'est inquiétée, a alerté d'autres voisins qui l'ont rapidement trouvé, raide mort, empalé sur une branche cassée. Tout le monde émet l'hypothèse d'une crise cardiaque. Sa blessure au ventre ne peut pas l'avoir tué : le trou fait à peine la taille d'une pièce de deux euros … Et si c'était une balle perdue ? Ce que j'en sais moi … Je ne suis pas médecin-légiste ! On nous dit que les flics de Taranga vont enquêter : on peut leur faire confiance pour ne rien trouver à ces fins limiers ...
Pour l'heure, Lhass me demande de me tenir correctement et de faire l'effort de causer avec la soeur du mort, une brave dame qui m'aime beaucoup. Mais la pauvre femme est sourde et muette. Elle a développé son propre langage des signes auquel je ne comprends rien. A Taranga, chaque sourd a le sien. L'école spécialisée de Pontianak ? Trop cher ! Trop loin ! Elle gesticule et pleure en même temps. Mais que me raconte-t-elle ?
- Lhass, tu ne pourrais pas m'aider un peu ? Je rame … supplié-je, de plus en plus gêné.
- Attends, je cause à ma copine, ça fait super longtemps que je ne l'ai pas vue ! rétorque-t-elle d'un ton enjoué, en désignant la jeune femme voilée assise à ses côtés.
- Tu pourrais arrêter de sourire tout de même !
Je râle mais elle n'est pas la seule à profiter de l'aubaine pour se distraire un peu. Dans la pièce, les gens fument et discutent comme si de rien n'était. Un type s'approche même pour soulever la couverture qui recouvre le corps seulement vêtu d'un slip :
- Oh ! Il est tout bleu ! commente-t-il stupéfait avant d'inviter un de ses potes à profiter du spectacle.
- Pas de doute, c'est bien une attaque, ajoute l'autre, la clope au bec.
- Oh ! Regarde ! Son ventre ! Un trou !
Pas gênés ces deux-là ! Et d'examiner la plaie, limite à y enfoncer le pouce !
Au bout d'un moment j'en ai assez, rentre seul dans les ténèbres. Je croise plusieurs motos dont les phares m'éblouissent. Quand elles passent à ma hauteur, leurs conducteurs écrasent leurs klaxons en hurlant mon prénom : « Prek ! », ce qui me fait sursauter.
A la maison, les jeunes sont devant la télé, en train de manger mes pâtes toutes collées, sans fromage, avec la sauce froide. A leurs têtes, je vois bien que le résultat de mes efforts est loin d'être à la hauteur de leurs espérances.

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